Allemagne et Autriche

Westermann en Vendée

C’est dans la suite de mon mémoire de Master II sur les levées d’hommes dans le district de Pont-de-Vaux, désertions et résistances (1791-1795), qu’après avoir établi après deux ans de recherches un état des lieux complet des bataillons de l’Ain, que je me suis lancé après septembre 2010, dans le rassemblement d’informations sur toutes les unités des armées de la Révolution Française, et en particulier des bataillons de volontaires et de réquisitions (1791-1793). Mes recherches me conduisirent d’abord vers la SEHRI, et de là vers Didier Davin, avec qui j’ai travaillé par intermittence sur l’ensemble des troupes révolutionnaires. Car mon champ de recherches devait en effet s’étendre aux autres formations que celles des volontaires français, et bien sûr jusqu’aux troupes étrangères au service de la France, sous la Révolution. Si les unités étrangères au service de l’Empire sont très bien connues, il en va autrement des unités qui servirent la République française dans ses balbutiements. C’est ici presque le vide et l’inconnu, rares ou mêmes absents sont les livres et les études qui leur ont été consacrés.

Le présent travail est donc une ébauche, une modeste esquisse, qui apportera des débuts de réponse et qui comme tout notre travail s’attache à référencer toutes les unités, à poser les questionnements et les hypothèses en cas de doute. Les troupes allemandes sont ici difficiles finalement à définir, ne serait-ce qu’à cause de la situation politique. En effet, en 1792, l’Allemagne est une mosaïque d’états composée de deux grandes entités dominant son paysage, mais aussi de très nombreux petits pays, principautés, électorats, tous de l’antique Saint-Empire Romain Germanique, que Napoléon détruira bientôt (1806), en imposant une simplification radicale, en fondant la Confédération du Rhin. En 1792, personne n’aurait pu deviner ou prévoir un tel chamboulement, car nulle autre contrée ne fut aussi changée par la Révolution française que l’Allemagne et les pays de langue allemande.

Lorsque la Révolution et l’Empire se termineront par le retour d’un Bourbon en 1815, la France avait tellement changé les frontières et même les mentalités, que le congrès de Vienne lui-même fut en peine d’en redéfinir les frontières. En Allemagne, d’ailleurs au contact de la France, les idées révolutionnaires et progressistes, avaient été favorablement accueillis par de nombreuses personnes. Les troupes françaises furent ainsi bien accueillies dans le Sud de l’Allemagne, et les annexions françaises, notamment de la république Rauracienne, pour former un nouveau département français, le Mont-Terrible (mars 1793), ou encore la République de Mayence (annexée une première fois 30 mars 1793), remplacée par la République Cisrhénane (1797-1801, annexée sous le Consulat), répondaient à une logique du temps. La France en effet, dans l’idée des stratèges révolutionnaires, c’était celle du pré carré de Louis XIV. L’idée peut faire sourire, mais c’est ainsi que les armées de la Révolution furent lancées sur l’Allemagne : elle devait être française sur l’ensemble de la rive gauche du Rhin.

La Révolution se faisait dès lors continuité de la monarchie française, en lançant ses armées à la conquête de ce pré carré. Ainsi, la légende tenace d’une république se défendant, à l’opposé d’un Empire agressif et envahisseur, s’écroule d’un coup devant la réalité des faits historiques. Dans cette logique, les Allemands eux-mêmes ne restèrent pas indifférents aux événements qui se déroulaient en France. La réflexion célèbre de Goethe qui assista à la bataille de Valmy est éloquente en ce sens : « aujourd’hui commence une nouvelle époque dans l’histoire du monde » et aura cette réflexion par la suite : « qui peut nier que son âme ne se soit élevée et que son cœur plus libre n’ai battu plus purement lorsque parurent les premières clartés du nouveau soleil, lorsqu’on entendit parler du droit commun à tous les hommes, de la liberté inspiratrice et de la louable égalité ? Les noms des hommes qui, les premiers, annonçaient la bonne nouvelle n’égalaient-ils pas les plus grands noms qui se soient placés parmi les astres ? Et chaque homme ne sentait-il pas grandir et son cœur et son esprit et son langage ? ». Beaucoup d’Allemands furent donc enthousiastes, car ils avaient entendu le message de liberté, mais déchantèrent souvent face à la véritable nature de cette invasion : il s’agissait de conquête et d’occupation.

La France avait de plus, une longue tradition dans son armée du mercenariat « allemand », comprenant de nombreux régiments d’infanterie et de cavalerie à recrutement en principe allemand, tels que le 53e d’infanterie ci-devant Alsace, le 62e ci-devant Salm-Salm, le 77e ci-devant Lamarck, le 94e ci-devant Royal-Hesse-Darmstadt, le 96e ci-devant Nassau, le 98e ci-devant Bouillon, le 99e ci-devant Royal-Deux-Ponts, ou encore le 15e régiment de cavalerie ci-devant Allemand. Même si beaucoup des hommes étaient Français, un certain nombre venaient effectivement d’Allemagne. Ils continuèrent à servir dans ces régiments, ou fondèrent des unités typiquement allemandes comme la célèbre Légion germanique. Leurs rangs furent grossis par le contact avec la coalition. En effet, en 1792, les troupes françaises eurent à combattre essentiellement des Prussiens, des Autrichiens et des Hessois. Par le fait des désertions, des prisonniers, beaucoup furent recrutés dans les rangs de nos armées, soit directement dans des unités constituées, soit même dans des unités allemandes qui vont être notre propos.

La nature de ces prisonniers et déserteurs allemands n’était parfois pas très claire. L’armée prussienne se formait de beaucoup de mercenaires étrangers, parfois de pauvres hères raflés ici ou là, de gens de toutes sortes et origines. La discipline de fer de cette armée en retard d’une guerre, n’incitait évidemment pas les soldats à une fidélité absolue envers le roi de Prusse. Dans le cas de l’Autriche, l’époque discernait en réalité le recrutement « allemand », c’est à dire Autrichien, ou de gens de langue allemande, le recrutement « hongrois », et enfin les autres, souvent désignés comme Serbes ou Croates. L’armée autrichienne comprenait en effet des soldats venus de tout l’empire des Habsbourg. Parmi les Allemands se trouvaient des Tchèques, des Slovaques, voire des Polonais, des Ukrainiens. A côté d’eux, se trouvaient aussi tous les peuples des Balkans, principalement des « Illyriens », Slovènes, Croates, Serbes et autres, qui furent souvent enclins à la désertion, mais n’avaient de fait pas un grand intérêt ni à défendre l’empereur Habsbourg, ni à se battre pour la République française. A l’exception notoire des Polonais, qui bien sûr ne seront pas évoqués dans ces lignes, mais feront l’objet d’une étude à part, ces hommes furent ainsi souvent « bringuebalés », comprimés dans l’étau d’une guerre qui n’était pas la leur.

Mais parfois, la condition difficile des prisonniers, sujet rarement évoqué, bien que sans doute mieux traités que les Français envoyés dans les confins de l’empire Habsbourg, en Transylvanie par exemple, cette condition incita beaucoup d’entre eux à se réunir aux troupes françaises. A l’occasion, selon les circonstances, ils passèrent à l’ennemi, ce fut ainsi le cas en Vendée, où dans la division vendéenne du général Bonchamps, servait une des rares unités permanentes de l’Armée Catholique royale, constituée d’Allemands ayant déserté et passé aux insurgés royalistes. En face d’eux, se trouvaient d’autres Allemands menés par le général Westermann, et la fameuse Légion Germanique, qui se livrèrent sans vergogne à d’affreux pillages, beuveries, massacres et violences sur les populations civiles. D’une certaine manière, c’était un retour aux affres de la terrible Guerre de Trente Ans. Il fut très difficile parfois aux autorités françaises de faire le tri, la différence, au point de créer des confusions, des quiproquos, des malentendus. Ceux qui parlaient de liberté avaient en effet en face d’eux des hommes qui pensaient essentiellement aux intérêts de la France. Et ces intérêts en Allemagne se résumaient en des impositions d’argent, des réquisitions de toutes les sortes, en nature, en hommes, en logement, en annexion de territoires, qui finalement eurent des conséquences diverses.

Ces conséquences furent d’abord l’assimilation des idéaux révolutionnaires dans une certaine mesure, à savoir le désir d’en finir comme en France avec les impositions et corvées féodales, d’optimiser les administrations, le droit et la justice, de lisser ou de réajuster les pouvoirs et le rôle de la noblesse. Ils combattirent finalement à la simplification de l’Allemagne, à la prédominance de la Prusse dans son sein, à l’unification allemande, et à la création d’une grande puissance en Europe centrale. Si sur le papier, l’Angleterre, la Russie ou l’Autriche étaient parmi les vainqueurs, la Prusse fut le pays qui tira le plus d’avantages des guerres révolutionnaires et impériales. Bien que retirée de la coalition en 1795, bien qu’écrasée en 1806, elle devait en sortir grandie au détriment même de ses alliés et bien sûr de son ennemie, la France. Il ne fallut alors que 56 ans, pour que l’unification de l’Allemagne se réalise dans la galerie des Glaces du château de Versailles, et que l’Europe découvre une super puissance qui devait marquer le XXe siècle au-delà de l’imaginable.

Cependant, en 1792, il n’y avait pas une Allemagne, mais plusieurs, une multitude d’Allemagne différentes, plus de 300 micros états dans le Saint-Empire, des dizaines d’administrations, poids et mesures, monnaies, particularismes, que la Révolution puis l’Empire devaient utiliser au profit de la seule France. Ceux qui avaient partagé ce rêve durant vingt ans, devaient parfois, ironie du sort, recevoir de Louis XVIII leur naturalisation française, dans les années 1815-1818. Des villes françaises devaient devenir allemandes par les traités et le congrès de Vienne, et tout cela devait laisser, entre les deux peuples, un important contentieux, qui officiellement est aujourd’hui réglé. De manière logique, l’histoire des volontaires « allemands » sous la Révolution n’a pas ou très peu intéressée. Pour les uns, ces hommes avaient combattu une révolution étrangère. Pour les autres, ces hommes n’avaient pas combattu jusqu’à la dernière extrémité avec leurs camarades français. Et, à l’heure des défaites, ces « Allemands » devaient déferler sur la France en 1814, combattant cette fois-ci pour une certaine idée de la liberté, celle qui se construira bientôt dans l’unité allemande.

sehri

Les troupes allemandes :

Levée de 1792 :

La Légion Germanique, ou Légion de la Fraternité, ou Légion Prussienne, formée les 4 et 5 septembre 1792,

La Légion Bavaroise ou bataillon bavarois (Bruxelles), formée en novembre 1792,

Bataillon des chasseurs de Pauly, formé le 11 novembre 1792, (Bruxelles), peut-être la même unité que la précédente ou ayant fusionnés par la suite,

Bataillon de chasseurs de la Légion bavaroise, ou 5e bataillon bavarois, formé à la fin de l’année 1792.

Compagnie franche de Clémendot, formée le 20 octobre 1792 (déserteurs autrichiens).

Levées plus tardives :

Bataillon allemand, formé le 9 septembre 1799,

1ère Légion des Francs du Nord, formée le 8 septembre 1799,

2e Légion des Francs du Nord, formée le 15 mars 1800,

Déserteurs autrichiens de la Légion expéditionnaire, août 1800,

1er bataillon étranger, (peut-être le même que le bataillon allemand),

2e bataillon étranger, formé le 20 janvier 1801,

Légion Hanovrienne, formée le 30 juillet 1803.

sehri

Article de Laurent Brayard, iconographie, Westermann en Vendée

Publicités